info@consommer-juste.fr
06 70 23 59 35

Accueil > Actualité >

Consommer Juste : Lettre d'information du 8 février

Mercredi 8 février 2012

Bonjour,

La Marche de Doléances en est à son 27 ième jours, plus que 13 jours. Ce jour de repos à Vézelay est bien nécessaire pour contenir une tendinite en ces périodes de froids intenses. Les rencontres et les échanges sont d’une très grande qualité et mon regard sur mon métier change chaque jour un peu plus.

Après avoir rencontré des arboriculteurs, des vignerons, des éleveurs et des consommateurs tout au long de mon parcours, je réalise à quel point la question de la suffisance alimentaire se pose à nous.

L’inconscience de ce qui arrive, par nos gouvernants qui pensent plus à sauver les structures que de prendre à bras le corps le problème du non renouvellement des exploitations me saute aux yeux de jour en jour. Des pans complets de régions en pleine dérive, je pense au sud de la France, au Beaujolais qui pour ce que j’en ai vu m’ont troublé. Dans les discussions j’apprends qu’un agriculteur s’est suicidé, il y a trois jours, cela m’a touché et me montre le grand danger vers lequel nous allons. Pour l’élevage qui est dans le Morvan l’activité principale plus de 100% des revenus vient des aides qui sont accordées au secteur. Ce que les français ne savent pas, c’est que le prix de la viande est enfin arrivé au prix d’il y a vingt-cinq ans à savoir 16 francs. En effet les éleveurs parlent toujours en franc, même à la banque. Ces aides ne rattrapent pas le cours de la vie de cette période et ne couvrent même pas un revenu décent par rapport aux heures de travail effectuées chaque jour.

Nous sommes en pleine période de vêlage et je rencontre tous les jours des agriculteurs qui travaillent toute la nuit et qui sont confrontés le jour au problème du froid intense, ils arrivent aux rencontres le soir, complètement vidés. Le système qui encourage les regroupements des surfaces en faisant croire que plus on est gros, mieux on s’en sort ! Je constate que cela est faux et conduit à la disparition des exploitations moyennes. Il ne reste plus que des fermes de 100 à 400 hectares. Les villages se vident et les paysans sont isolés. Ceux qui gèrent ces fermes, sont vulnérables aux normes et autres contraintes de par la taille de l’exploitation, toujours soumis aux emprunts dus aux mécanisations importantes. Les commerces disparaissent faute d’habitants, il n’y a plus de services publics, les prix des carburants sont de 0.30 cts plus cher que chez nous en Provence et ils doivent faire 30 à 40 kilomètres pour aller dans des commerces ou dans les administrations. La couverture téléphonique est complètement aléatoire. Il m’est arrivé en marchant d’avoir à faire 4 fois le numéro de téléphone de mon épouse pour finir une conversation de 4 minutes. Je n’aurai jamais pensé que cela soit possible. Les conditions de vie sont difficiles, mais tous me disent combien les contrôles permanents très souvent vécus comme une soumission, une manière d’infantiliser celui qui les subissent, leur rendent la vie impossible. La peur sans cesse de ne pas être dans les « clous », les investissements obligatoires permanents pour répondre à des normes imposées par des autorités inconscientes de dégâts de leurs décisions. Tous ces contrôleurs qui arrivent en brigades ont quasiment tous pouvoirs sur le paysan et sur ceux qui travaillent. Dans le Morvan l’état accorde plus d’importance à la « grenouille à ventre jaune » qu’aux agriculteurs qui font vivre le pays !

On a l’impression que l’état n’attend qu’une chose, c’est qu’à force d’embêter ceux qui travaillent et pas que les paysans, ceux-ci s’arrêtent pour faire comme tout le monde. Beaucoup sont plongés dans le désespoir et se demandent s’ils ne vont pas arrêter. La moyenne d’âge est très élevée, ce qui n’augure rien de bon à court terme, car le savoir-faire disparait. Tout cela, la marche m’a permis de le constater de toucher du doigt cette réalité. Tous me disent : « mais pourquoi nos dirigeants ne viennent pas vivre trois mois avec nous ils verraient combien la vie est concrète et pas une abstraction. Ils se rendraient compte de leurs décisions souvent stupides ».

Cette semaine tous les tracteurs qui ont eu l’obligation de rouler avec le GNR (gasoil non routier) carburant « vert » se sont retrouvés à l’arrêt. Tous ont dû revenir au gasoil rouge, car ils ne pouvaient pas démarrer avec le gel. Tout ça pour un conflit d’intérêt majeur, un carburant fait à base de céréales subventionnées, qui coûte une fortune aux contribuables mais qui nourrit confortablement ceux qui l’ont mis au point et qui ont fait passer une loi pour obliger les agriculteurs et les artisans à l’utiliser.

J’en entends tous les jours un peu plus et je n’en crois pas mes oreilles. Ici comme chez les ouvriers, l’isolement est le plus grand mal que les gens rencontrés me décrivent comme leur plus grande douleur. Solitude face aux conditions de vie, face au pouvoir, face au village désert, face au fait qu’il n’y a plus de vie pour les jeunes, peu d’espoir. Château-Chinon a perdu plus de 400 emplois soit 400 familles, en deux ans sur 3000 habitants, les villages de campagnes n’ont plus de moyen, mais l’état accentue les charges par des décisions totalement aléatoires et autoritaires relayées par les préfets, les commerces disparaissent, l’exode comme solution. L’équilibre ville campagne est souvent détruit au profit des grandes villes dans des obligations de communauté urbaine où le poids du territoire pèse peu dans le rapport de force face à la ville. Si je n’avais pas fait cette marche, jamais je n’aurais pu constater avec autant d’acuité cet état de fait.

Heureusement tout de même des parties de ces régions s’en sortent bien, ont une jeunesse qui reprend le flambeau, se sont organisées en Gaec, en Cuma, et autre formes de regroupement, mais bien souvent la santé leur vient aussi d’aides particulières. Il y a heureusement en France des agriculteurs heureux qui vivent bien de leur travail, j’en ai rencontré dans le Mâconnais, en Bourgogne et quelques régions bien placées qui profitent souvent de leur situation et c’est tant mieux.

J’ai eu le plaisir de partager avec des agriculteurs qui voient notre métier autrement et qui sont engagés dans l’agriculture de conservation, un réel espoir pour les paysans qui nous permettra de respecter la nature et de vivre mieux de notre métier. Moins de mécanisation, moins de chimique, l’abandon des labours et surtout une diversité retrouvée. Je crois qu’il m’a convaincu ! La terre a tout en elle pour nous nourrir. Pour ceux qui seraient intéressés voir le site : « www.agriculture-de-conservation.com »

La question lancinante quelles que soient les professions reste : « Qu’est-ce que l’on a fait à l’état, à l’Europe, pour qu’ils nous en veuillent autant. Pourquoi tant de contrôles, de normes, d’obligations qui ne sont jamais valorisées lorsque nous devons vendre nos produits ? » Nous sommes en permanence en concurrence avec des gens qui ne respectent rien, qui ne payent pas leurs ouvriers, ni ne respectent les obligations phytosanitaires et nos supermarchés sont plein de ces marchandises ! Si nous étions payés au juste prix nous serions le bassin d’emplois et de revitalisation du pays le plus important avec une alimentation de qualité.

La suffisance alimentaire devrait être le premier objectif des gouvernants et nous avons l’impression qu’ils s’en foutent, quel sens cela peut-il avoir ?

Tous les consommateurs me parlent de circuits courts, d’Amaps, de fruits et légumes à maturité, de goût, de prix et sont étonnés de constater que les prix qu’ils payent soient aussi déconnectés de la réalité du prix, que la grande distribution achète nos produits. Ils sont aussi étonnés que l’on nous oblige par les cahiers des charges des centrales d’achat à fournir des fruits immangeables, sans goût.

C’est aux consommateurs de reprendre la parole !

Je voulais vous tenir au courant de constatations à chaud, sans états d’âme, mais pour moi bouleversantes !

Je vous donne rendez-vous sur la route, j’arriverai à l’Hôtel de Ville de Paris le 20 février entouré du maximum d’agriculteurs et de consommateurs! En effet la dernière étape partira de l’Hôtel de ville de Rungis à 8H30 et passera par le M.I.N. de Rungis où arrivent toutes nos marchandises, qui nourrissent Paris et ce lien qui nous unit est très important ! Nous avons besoin de vous et vous vous avez besoin de nous ! C’est notre lien. Nous sommes des nourriciers, c’est notre raison de vivre. Sur la place de l’Hôtel de ville de Paris nous distribuerons des pommes, du vin et du lait, pour que vous puissiez apprécier nos productions à leur juste valeur.

Amitié

Pierre

Share |