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#1 sep. 8, 2015 22:00:07

cabernet1
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Des vignes malades d’un pesticide ? Si tout va bien vous n’en saurez rien.

Des grains de raisin qui poussent dans d’autres grains, des feuilles déformées, des bouts de grappes qui ne fleurissent pas et ne donnent pas de fruits. En France, en Suisse, en Italie et en Autriche, des dizaines de viticulteurs ayant utilisé pendant l’été 2014 un produit fongicide commercialisé par la Bayer CropScience – la branche agricole de la multinationale allemande Bayer – ont constaté depuis le printemps 2015 des anomalies dans leurs vignes.

Les vendanges en cours s’annoncent mauvaises pour les utilisateurs de ce pesticide appelé « Luna Privilège » en France ou « Moon Privilege » : ils risquent entre 10% et 90% de chute de production.


Vignes (photo d’illustration) (Falk Lademann/Flickr/CC)
En Suisse, 900 réclamations ont été recensées et 2 000 hectares de vignes sont frappés, selon le magazine suisse L’Illustré qui a publié le 2 septembre une longue enquête sur ce qui devait être « la nouvelle pépite » de Bayer.

Et en France ? Contacté par Rue89, Bayer CropScience nous a répondu par mail :

« Sur les 14 000 hectares du vignoble français protégés avec la solution anti-botrytis Moon Privilege en 2014, près de 2% de ces surfaces concernant des applications postérieures à la fermeture de la grappe ont été signalés par la distribution et les instituts techniques. »

C’est vrai. Sauf qu’une précision s’impose. La plupart des litiges se concentrent sur quelques régions viticoles, principalement en Champagne et dans le Val-de-Loire. Dans ces vignobles, le nombre de parcelles touchées peut être impressionnant : un professionnel préférant garder l’anonymat nous a par exemple assuré que 60 à 70% des viticulteurs ayant utilisé du Luna Privilège dans sa zone de travail ont constaté des problèmes dans leurs vignes.

Omerta chez les vignerons

Nous n’en saurons pas plus. Ni les représentants nationaux des vignerons indépendants, ni les vignerons concernés, ni les distributeurs de produits phytosanitaires que nous avons contactés n’ont pu témoigner. Certains avancent qu’ils font les vendanges et n’ont pas le temps de parler à un journaliste – pour avoir fait plusieurs fois les vendanges, je sais que c’est très probablement vrai – mais d’autres reconnaissent qu’ils craignent d’ébruiter l’affaire.

En Suisse, le magazine L’Illustré décrit la même omerta et explique que les viticulteurs préfèrent ne pas mener d’action en justice pour obtenir des indemnités rapidement et éviter une procédure à rallonge. L’Illustré ajoute :

« Malgré des dégâts très lourds, la plupart des viticulteurs préfèrent ne pas témoigner ou, pis encore, feignent d’ignorer le problème, espérant ainsi éviter des mesures de rétorsions de la part de Bayer et récupérer quelques indemnités. »

Au milieu de ce silence reste une question : comment de tels symptômes ont pu échapper au processus d’homologation de ce pesticide ? Bayer CropScience nous a assuré que :

« Comme pour toute spécialité avant sa mise sur le marché, ce produit a fait l’objet d’études exhaustives pendant plus de 10 ans qui ont démontré sa sélectivité et son innocuité dans toutes les conditions d’essai. »

Une seule année de test

Dans son enquête, L’Illustré apporte un contrepoint intéressant à cette version des faits. Il a retrouvé le scientifique chargé de ce dossier pour l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) jusqu’en 2012. Celui-ci confirme qu’il a bien fallu douze années de recherche pour mettre au point le fameux produit, mais précise qu’en revanche que les tests grandeur nature n’ont duré qu’une année, ce qui est conforme à la législation. Manque de bol, les effets indésirables du Moon Privilege se sont déclenchés dans les plants des viticulteurs après la deuxième année d’utilisation.

Pour l’instant, Bayer CropScience reconnaît, tout en nuance et toujours par mail, sa responsabilité « probable » :

« Nous reconnaissons qu’il est probable que ces symptômes puissent être associés à l’utilisation de la solution anti-botrytis Moon Privilege en 2014. Cependant, nos investigations nous ont permis d’identifier un faisceau de facteurs – dont l’utilisation du Moon Privilege – qui ont pu interagir et provoquer ces symptômes. »

Néanmoins, le groupe se contente de ces recommandations adressées à ses clients :

« Dès les premières remontées d’information, à titre préventif, nous avons recommandé à nos clients dans les pays où les symptômes ont été signalés de ne pas appliquer Moon Privilege contre le botrytis après le stade de fermeture de la grappe. »

Avant de préciser :

« Néanmoins, à ce stade, il est trop tôt pour discuter des questions de responsabilité et d’indemnisation. »

Résumons. Une entreprise multinationale commercialise un produit censé être révolutionnaire, après une seule année de test grandeur nature, comme le veut la loi. Chez une petite partie de ses clients, les vignes sont malades un an après le traitement, ce qui n’était ni prévu ni prévisible, puisque les tests en conditions réelles n’ont duré qu’un an.

Les viticulteurs que nous avons contactés préfèrent se taire et attendre que la multinationale les dédommage sans passer par la case justice. Si tout va bien, ils recevront un chèque dans les mois ou les années qui viennent. Les consommateurs n’auront même pas à se poser des questions sur leur santé, tout sera oublié. Ça se passe comme ça dans les vignobles européens. A votre santé.

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